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AFRIQUE : Les 4 000 soldats français, qui appuient les 6 000 Casques bleus de l'ONU, semblent impuissants à contenir l'embrasement qui s'annonce
France-Côte d'Ivoire : la déchirureCe week-end risque d'être pour la Côte d'Ivoire celui de l'ultime répit. Dimanche, à Pretoria, le président sud-africain, Thabo Mbeki, doit accueillir les principaux protagonistes d'une crise ouverte depuis l'apparition, en septembre 2002, d'une rébellion armée dans le nord du pays. Après les échecs successifs des médiations engagées par la Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), par la France, par l'ONU et par l'Union africaine (UA), la rencontre de Pretoria apparaît comme celle de la dernière chance. Le blocage en Côte d'Ivoire est, en effet, total. Censés marquer la réconciliation, les accords de Marcoussis n'ont atteint aucun de leurs objectifs. Au point d'apparaître aujourd'hui comme contre-productifs. Sur le terrain, les camps gouvernementaux et rebelles ne se parlent plus que par invectives. Comme s'ils se préparaient à un affrontement jugé inéluctable, tous deux ne cessent de se renforcer en hommes et en armes. Pris en étau, les 6 000 soldats de l'ONU et les 4 000 soldats français de Licorne assistent, impuissants, à la montée des périls. Leur présence à jusqu'ici permis de maintenir le couvercle sur le chaudron mais elle ne peut suffire à dessiner une issue. Pis, la force Licorne, une force neutre placée sous mandat de l'ONU, se trouve confrontée à l'évidente mauvaise foi d'acteurs locaux. Signe des inquiétudes qui gagnent, Londres a recommandé hier à tous ses ressortissants de quitter "immédiatement" la Côte d'Ivoire : "Nous serons incapables d'organiser une opération d'évacuation comme nous l'avons fait en novembre 2004", avertissent les autorités britanniques. En novembre 2004, 8 000 Français et plusieurs centaines d'Occidentaux avaient été évacués dans la précipitation à la suite de violentes manifestations. Dans l'ancienne perle de l'AOF, la présence française ne se réduit aujourd'hui plus qu'à un dernier carré. L'ambassade de France à Abidjan a vu son personnel diminué aux deux tiers. Un millier de nationaux - contre plus de 20 000 au début des années 90 - et une dizaine de milliers de binationaux sont encore présents en Côte d'Ivoire. Economiquement, les 150 filiales ivoiriennes d'entreprises françaises pèsent 50% du PIB du pays.
Abidjan : de notre envoyé spécial Patrick de Saint-Exupéry [02 avril 2005]Prises en étau entre le gouvernement de Gbagbo et la rebellion du Nord, les forces françaises ont le sentiment de "focaliser les ressentiments". Combien de temps avant l'embrasement ? Une semaine, un mois, un an ? Combien de temps avant que le ressort des frustrations accumulées, comprimé depuis près de trois ans malgré les cris de ressentiment et les clameurs de vengeance, ne se détende en un brutal déchaînement de violence ? Combien de temps encore ? Peu, très peu. Chaque jour écoulé sans heurts est, ici, salué à la manière d'un miracle : "Comme les aides-soignantes d'un patient en phase terminale d'un cancer, nous fêtons chaque mois gagné", note un officier des forces de l'ONU présentes en Côte d'Ivoire. Amères victoires car, tous le savent, la trotteuse poursuit sa course. "Je suis très, très pessimiste. Si rien ne bouge, le pire est à venir", redoute un diplomate occidental en poste à Abidjan. En cette ancienne vitrine de la France en Afrique, il est minuit moins cinq. Recuit sur le feu des jalousies héritées du passé, le bouillon des passions ne cesse d'enfler. En lice dans un pays littéralement divisé entre Nord et Sud depuis septembre 2002 : un gouvernement acculé à jouer d'un nationalisme de plus en plus malsain, et une rébellion de caporaux invertébrés. Au milieu, 6 000 Casques bleus de l'ONU, appuyés par un contingent de 4 000 soldats français constitués en une force de réaction rapide nommée Licorne. Sur le fond, une impasse : "Nous focalisons tous les ressentiments, admet un responsable militaire français. Si Licorne n'était pas là, nous serions au nord, disent les uns, tandis que les autres affirment qu'ils seraient au sud." En pratique, un blocage qui condamne une population entière à se frapper violemment la tête contre le mur. En toile de fond, des responsables politiques parfois roués, souvent brillants, mais également aveugles à l'avenir qu'ils dessinent. Et des faiseurs. D'innombrables faiseurs. De toutes sortes et calibres : des Français introduits dans les hautes sphères ivoiriennes et qualifiés à Paris de "renégats", des Ivoiriens prêts à brûler leur pays à la seule fin de se bâtir un avenir personnel, des intermédiaires jouant de leurs connexions pour alimenter en armes la guerre à venir, de faux prophètes avides de collecter les oboles permettant de se "délivrer des puissances ténébreuses", comme le clame un "ministère de la montagne, du feu et du miracle", d'anciens étudiants longtemps chômeurs de longue durée reconvertis en chefs de guerre, des journalistes lecteurs de marc de café ou de fève de cacao sonnant sans trêve le tocsin pour déjouer d'imaginaires complots à venir... S'il serait caricatural de dire que la Côte d'Ivoire s'offre au visiteur à la manière d'un tragique prélude de ce que pourrait être l'Afrique de l'Ouest du XXIe siècle, il est permis de constater le délitement d'un pays prêt à plonger dans l'abîme. Et à entraîner dans sa chute, au dire d'un officiel français initié aux arcanes de la politique africaine, "toutes les anciennes colonies". Car la névrose qui a gagné la Côte d'Ivoire n'est pas née d'hier et de nulle part. Sa source est profonde : "Nos relations avec la France ont été à ce point incestueuses durant quarante ans qu'aujourd'hui nous ne savons pas qui nous sommes", admet un responsable ivoirien. "La crise identitaire et la crise avec la France sont un peu les deux faces d'une même médaille, confirme un diplomate parisien. Les relations Paris-Abidjan ont été marquées, pendant quarante ans, du sceau de l'infantilisme." Surgie avec l'apparition au grand jour d'une rébellion en septembre 2002, sur fond de profondes mutations - 3 millions d'habitants en 1960 contre 17 aujourd'hui, un niveau d'instruction relativement élevé et un lent mais réel processus de paupérisation -, la crise identitaire s'incarne aujourd'hui jusqu'au plus haut de l'Etat ivoirien. Laurent Gbagbo, le "mal élu", ne cesse d'osciller entre deux attitudes : "Il ne sait toujours pas s'il sera le plus jeune des vieux chefs d'Etat africains francophones ou le premier de la rupture", note à son propos un journaliste ivoirien. Mamadou Koulibaly, lui, sait. Président de l'Assemblée nationale ivoirienne et proche de Laurent Gbagbo, sa religion est faite : "Je suis un résistant à Chirac et à ce qu'il incarne, dit-il. Ce monsieur s'est mis dans l'esprit que la Côte d'Ivoire doit rester figée telle que dans les années 50. Mais ce n'est pas possible. Notre pays, comme toute l'Afrique francophone, est arrivé à un point de blocage. On ne peut pas tenir. Il faut en sortir. Les 4 000 soldats français de la force Licorne doivent quitter le pays. Alors, j'en suis sûr, la guerre sera terminée." Considéré par Paris comme un "dur", voire un "mussolinien", le président de l'Assemblée, économiste de formation, est un homme brillant. "Impressionnant", reconnaît Louis Michel, le commissaire européen au Développement, qui vient de le rencontrer. Lancé dans une guerre contre l'Elysée, contre la rébellion, contre les ennemis du nouveau nationalisme ivoirien, cet intellectuel fin et élégant n'a pas de mots assez durs pour stigmatiser les accords de Marcoussis, censés sceller la réconciliation nationale et imposés au forceps par Paris : "Je suis fatigué de tout cela, de ces rapports soi-disant patelins, de cette corruption de chef d'Etat à chef d'Etat, des pseudo-accords de coopération, des simili accords de défense, de cette politique coloniale... Et, sur le fond, je ne comprends pas qu'un chef d'Etat français puisse envoyer son armée pour aider un ami au pouvoir." Regard braqué sur Paris et sur la ligne de front qui divise son pays en deux, Mamadou Koulibaly joue un jeu dangereux. Plusieurs numéros de la revue Raids traînent sur une table basse de son domicile. Quant à ses alliés, ils ne figurent pas toujours parmi les plus recommandables. Parmi eux, Charles Blé-Goudé, le "général" des "patriotes", qui incarne les tragiques événements de novembre 2004 (9 soldats français et plus de 20 civils ivoiriens tués, 8 000 Français partis de Côte d'Ivoire). Associé au président de l'Assemblée nationale, ce "général" d'opérette est l'homme-orchestre de toute une série de manifestations visant à pousser Licorne "hors la Côte d'Ivoire". Pérorant dans les immenses couloirs glacés de l'hôtel Ivoire, théâtre de ses "exploits" et haut lieu de l'"houphouétisme", Charles Blé-Goudé, 33 ans, titulaire d'un DESS de communication et politique, ne recule devant aucune outrance : "L'armée française ? Elle pille, elle viole, elle tue... Elle occupe notre pays comme l'Allemagne occupait la France." Protégé par des gardes du corps armés de kalachnikovs et entouré de porteurs de serviettes à sa dévotion, l'homme est un parfait opportuniste : "On m'a beaucoup diabolisé, mais je suis un résistant. Moi et mes patriotes sommes des démocrates. On m'a reproché d'avoir lancé le mot d'ordre « A chacun son Français », mais je n'ai jamais dit ça. C'est un faux procès." Connu sous le sobriquet de "président de la rue publique", son pouvoir de nuisance n'est pas négligeable. Même s'il affirme avoir peur aujourd'hui : "Je suis menacé. Quand on déjoue les plans d'une puissance comme la France, on s'attend à tout. On ne sait même plus où se trouve l'ennemi. L'ennemi peut être partout." Effectivement. Dans la trame complexe du noeud ivoirien, il n'est plus guère de certitudes. Hormis une, partagée : le péril approche. "L'actuelle situation de ni paix ni guerre favorise la montée des extrémismes, note un responsable ivoirien des droits de l'homme. La population sait que, si cela explose, ni l'ONU ni les puissances occidentales ne prendront le risque d'intervenir. Nous sommes seuls, de plus en plus seuls et fragiles." "Comme de petites souris de laboratoire", reconnaît un Français d'Abidjan qui, les yeux lavés de toute illusion, constate froidement : "La période de la postindépendance est terminée. Les deux tiers de la population ne doivent, aujourd'hui, rien à la France." A travers les rues d'Abidjan, des petits crieurs vendent pour moins de 50 centimes d'euros la copie d'un document estampillé "secret d'Etat". Il s'agit de l'accord de défense qui lie la France à la Côte d'Ivoire depuis... le 24 avril 1961, soit près d'un demi-siècle. "Ce n'est plus une page qui se tourne, note un diplomate français. C'est un livre qui se ferme."
Négociations à Pretoria pour sortir de la crise ivoirienne Les pourparlers de la dernière chance, rassemblant autour du président sud-africain Thabo Mbeki les principaux acteurs de la crise ivoirienne, ont commencé hier à Pretoria sur fond de pessimisme général. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, Thabo Mbeki s'est efforcé d'alimenter une maigre lueur d'espoir peu avant un déjeuner réunissant autour d'une même table tous les frères ennemis ivoiriens : le président Laurent Gbagbo, le premier ministre Seydou Diarra, le président du Rassemblement des démocrates (RDR) Alassane Ouattara, le président du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) Henri Konan-Bédié et le leader de la rébellion des Forces nouvelles (FN) Guillaume Soro. "Nous sommes là, a lancé le chef d'Etat sud-africain, pour voir les progrès accomplis eu égard à la solution de la crise ivoirienne et voir ce qui doit désormais être fait pour trouver des solutions que tout le monde souhaite." D'ironiser alors : "Ce n'est que lorsque nous aurons réussi que nous laisserons les avions décoller." La difficulté de la médiation engagée par les Sud-Africains est extrême. Faisant suite à d'innombrables efforts, restés totalement vains jusqu'ici, la volonté d'aboutir de Thabo Mbeki se trouve bridée par le calamiteux legs des accords de Marcoussis, négociés à Paris en janvier 2003. Censés aboutir à un partage négocié du pouvoir, ces accords à l'allure de miroir aux alouettes se sont non seulement révélés inapplicables, mais ils ont de plus participé à la polarisation à l'extrême des sourdes tensions politiques, religieuses, ethniques et géographiques qui irriguent, depuis une dizaine d'années, la Côte d'Ivoire. Ils sont également à l'origine de la dilapidation d'un temps précieux. Deux ans et demi après leur conclusion, les échéances se sont, en effet, faites cruciales. Le mandat du président ivoirien expire dans six mois et, en l'état actuel, la tenue d'aucun scrutin ne peut être envisagée. Autrement dit : à très court terme, le pays entier risque d'entrer dans une véritable zone grise. Signe de l'inquiétude générale, Kofi Annan, le secrétaire général de l'ONU, a averti la semaine dernière que la situation risquait de devenir "incontrôlable". L'ambassadeur de France à l'ONU, Jean-Marc de la Sablière, a pour sa part relevé que la diplomatie se trouvait dans l'impasse en Côte d'Ivoire et que l'échec des négociations de Pretoria serait "grave". C'est dans ce contexte que doit être renouvelé aujourd'hui le mandat des forces de l'ONU en Côte d'Ivoire. 6 000 Casques bleus et 4 000 soldats français - soit 10 000 hommes placés sous mandat onusien - se trouvent en interposition dans le pays. Le Conseil de sécurité devrait accepter de prolonger la présence de la force de maintien de la paix pour un mois. Une mesure technique qui vise tout autant à maintenir une épée de Damoclès sur la tête des acteurs ivoiriens qu'à préparer à un éventuel retrait d'ici à octobre.
Les positions de Licorne chaque jour plus intenables Ce jour-là, en pleine zone de confiance, une bande de 1 200 km de long séparant les belligérants ivoiriens placée sous la surveillance de l'ONU et des troupes françaises de Licorne, le lieutenant et les deux soldats du 3e bataillon de chasseurs alpins de Chambéry ont vraiment eu peur. Voulant soustraire à la foule furieuse un vieil homme frappé à coups de machette, ils durent se résoudre à tirer. En l'air. Déclenchant aussitôt une bouffée de colère. Une deuxième salve d'avertissement est alors tirée. Plus bas. Sans que la foule recule. Une troisième. Encore plus bas. Une quatrième. Au ras des têtes. "Alors seulement, note l'officier qui raconte la scène, la foule a reculé." A Man, poste de commandement situé en zone rebelle de l'un des trois groupements qui compose la force Licorne (4 000 hommes déployés en appui de l'ONU en Côte d'Ivoire pour un coût estimé à 1 million d'euros par jour), le quotidien est parfois rude. Le confirme la vigueur du dispositif mis en place : 800 hommes dont plusieurs compagnies de combat, un hélicoptère Puma, deux Gazelle, 250 véhicules dont 200 blindés, 12 canons. Est-ce trop ? Au contraire : compte tenu de l'ampleur de la tâche, ce n'est sans doute pas assez. En dépit des apparences, toute la région de Man, tenue par la rébellion et dans la ligne de mire des autorités d'Abidjan, est sous très haute tension : "Jamais depuis un mois la situation n'a été aussi calme, explique le colonel Burgaud. Jamais la menace n'a été aussi grande." Il soupire : "Si nous partons..." La posture de Licorne devient pourtant, chaque jour, de plus en plus intenable. Pour ainsi dire interdits de séjour par les autorités d'Abidjan après les événements de novembre, les soldats français sont essentiellement présents du côté des rebelles. S'exprimant sur instruction et en connaissance de cause, le colonel Burgaud insiste : les rebelles, dit-il, "restent, demeurent et demeureront une rébellion. Nous, Français, les avons installés dans la durée et rendus fréquentables. Ils sont infréquentables". Tout comme les milices constituées par Abidjan et qualifiées de "menace absolue". A son départ, le prédécesseur du colonel Burgaud avait laissé ses conclusions : "Rien ne va mieux, pas de solution politique de sortie de crise, la France toujours en première ligne." Nul changement depuis. Si ce n'est en pire... |